Actualité à la Hune

Under The Pole

Voyage au centre de la mer

Après deux années de plongées profondes sous les glaces du pôle Nord depuis le Why, une goélette transformée en camp de base scientifique, les membres de l’équipe Under The Pole repartent bientôt avec leur navire à l’assaut des profondeurs. Mais cette fois-ci des mers du Sud. Et pour des durées de plongées allongées : ils ont fait construire une capsule immergeable qui leur permettra d’effacer toute contrainte du temps, le pire ennemi du plongeur.
  • Publié le : 27/06/2018 - 20:06

Voyage au centre de la merLes hommes de l'expédition Under The Pole observeront coraux et requins marteaux à l'abri de leur capsule.Photo @ Nicolas Fichot

C’est dans leur entrepôt-laboratoire de Concarneau, entre les quais et les chantiers Piriou, que cette équipe de plongeurs-inventeurs passionnés est en train de peaufiner les derniers détails de leur capsule. Si vous leur demandez comment s’appelle l’engin, Ghislain Bardout vous répondra : «Capsule, tout simplement.»

Il faut le croire : avec sa femme Emmanuelle, il est l’inventeur et le responsable d’Under The Pale. Avant d’avoir soufflé ses 38 bougies, l’homme a déjà bourlingué aux côtés de Jean-Louis Etienne puis épaulé d’autres expéditions scientifiques au bout des mers. Avant de se lancer à son compte en s’attaquant à des plongées sous les glaces de l’Arctique pour le compte d’équipes scientifiques, travaillant notamment sur la luminescence naturelle de certains organismes vivant sous les pôles, donc dans le noir. C’était il y a une quinzaine d’années.

Camp de base

Ensuite, en avril 2013, Emmanuelle et Ghislain ont commis une «folie» qu’ils ne regrettent toujours pas : ils ont acheté dans un chantier nantais une goélette de 19,60 mètres destinée à leur servir de camp de base rapproché pour leurs expéditions à venir.

«Cette goélette s’appelait le Why quand nous l’avons dénichée, précise Ghislain. Ça veut dire “pourquoi” et le rapprochement avec le Pourquoi pas du commandant Charcot ne nous gênait pas. Il faut se méfier des mauvais augures aussi, surtout dans les endroits un peu risqués où nous voulions aller. On entend dire tout et n’importe quoi sur la façon de bien rebaptiser les bateaux».

Voyage au centre de la merTrois plongeurs pourront vivre jusqu'à 72 heures en grandes profondeurs à bord de cette capsule.Photo @ Nicolas Fichot
Construit en aluminium en 1985 sur un plan de Jean-Pierre Brouns, le Why mesure presque 20 mètres de long pour 5,50 de large et peut porter 253 m2 de voilure. Son tirant d’eau, qui varie de 1,30 à 4 mètres, lui permet d’approcher de nombreux rivages et ses 27 tonnes à vide autorisent de nombreux emports de matériel scientifique ou de logistique-vie pour une douzaine de personnes. Plus une capsule, désormais !

«A vide, la capsule pèse un peu plus de 300 kilos, précise Stéphane Frémond, directeur exécutif de ce projet. Tout a été calculé pour pouvoir l’embarquer, avec ses apparaux, et surtout pour pouvoir mettre facilement à l’eau le tout depuis la goélette, avec deux annexes pour guider la manœuvre.»

Une fois immergée, la capsule, solidement amarrée à ses réserves de gaz lui servant aussi de lest et de stabilisateur, permettra à trois plongeurs d’y effectuer des séjours allant jusqu’à 72 heures consécutives. Sans efforts pour l’organisme puisque les décompressions ne s’effectueront qu’aux allers et aux retours des profondeurs. Un peu à la manière des himalayistes qui installent des camps de base en haute altitude pour s’acclimater avant l’ultime assaut.

«Exclusion de défaillance»

Construite en aluminium chez Piriou, bon voisinage oblige, la capsule a déjà subi différent tests de pression et de décompression. «En profondeur, la pression vient de l’intérieur. Nous l’avons donc aussi retournée et remplie d’eau. Ça a tenu !» précise Stéphane Frémond qui n’a qu’une seule hantise technique : la rupture des haubans reliant la capsule à ses lests.

«En termes industriels, on appelle cela une - exclusion de défaillance, explique-t-il. C’est l’hypothèse sur laquelle nous avons refusé de travailler pour y remédier. Tout a été pensé pour que cela ne pas puisse arriver. C’est comme la rupture d’une aile pour un avion. Les ingénieurs aéronautiques prévoient tout, sauf cela.»

Voyage au centre de la merLe Why, fidèle goélette de presque 20 mètres, servira de camp de base à l"expédition Under The Pole.Photo @ Nicolas Fichot

Confiant, Ghislain Bardout préfère évoquer la philosophie de sa prochaine expédition, l’hiver prochain, dans les cinq archipels de Polynésie. «Why a déjà été convoyée là-bas. Elle n’attend que la capsule, et nous. Nous allons y travailler sur deux programmes scientifiques en collaboration avec le CNRS. L’un portera sur les coraux et sur leurs échanges entre ceux des profondeurs et ceux plus proches de la surface. L’autre programme concernera le comportement des grands prédateurs sous-marins tels que le requin bouledogue et le grand requin-marteau. Et nous réaliserons au passage des études physiologiques sur les plongeurs eux-mêmes et des stations de longue durée en profondeur.»

Quand on évoque la philosophie de cette expédition, Ghislain, soudain, trouve d’autres mots. «Il y a la notion de temps, et la lutte contre l’urgence, qui va nous guider en permanence. Et puis un certain respect pour ceux que nous allons observer sous l'eau. Quand on est sur un voilier, on connaît mieux la houle, le vent, les vagues. On se comprend un peu mieux, du coup, avec ceux qui vivent la même chose que nous, sous notre coque. Ça nous rapproche, c’est fondamental. Pour mieux comprendre l’autre, il faut être le plus humble possible».