Actualité à la Hune

Ces bateaux qui ne devraient pas mourir

Une légende s’éteint…

Dans le n° 540 de Voiles et Voiliers (février 2016), nous vous racontions par le menu la formidable histoire de Fazisi, premier et dernier maxi de course au large soviétique qui, depuis son lancement en 1989, eut plusieurs vies d’aventures. Un bateau au destin incroyable, victime du passage d’Irma en septembre dernier et qui semble désormais condamné.
  • Publié le : 10/01/2018 - 17:41

FazisiFazisi couché sur une barge, en route vers la casse ? "Même ainsi, il reste incroyablement beau" soupire son architecte, Vlad Murnikov.Photo @ DR

C’est l’histoire d’un bateau qui ne voulait pas mourir, qui jamais ne devait disparaître. Un voilier au rang de symbole dont la destinée permet de lier la petite réalité de la course au large et la grande destinée d’un XXe siècle secoué par les tragédies. La carrière de cette diva du large débute en 1987, en Union Soviétique où, dans le plus grand secret, est lancée la création d’un maxi destiné à disputer le tour du monde en équipage 1989, alors Whitbread Round The World Race, devenu aujourd’hui Volvo Ocean Race. Vladislav Murnikov, jeune architecte passionné de voile et qui travaille au sein du cabinet Mobile de Leningrad parvient à remuer des montagnes, à créer la 31e entreprise privée autorisée en URSS (Fazis SP), à dessiner le bateau et à en lancer la construction au chantier naval de Poti, en Géorgie.

Plan FazisiDocument rare : un plan original de Fazisi confié par son architecte.Photo @ Vlad Murnikov

Fasciné par les ULDB et les travaux de Joubert-Nivelt ou Bill Lee, il oriente le dessin en ce sens sans trop se soucier de jauge. Le 1er juillet 1989, Fazisi, long de 25,23 mètres et construit en un alliage aluminium-magnésium que la propagande soviétique fait passer pour le fruit de sa recherche spatiale, est baptisé en grande pompe… avec une société particulièrement impérialiste et américaine pour sponsor : Pepsi Cola !
Sous pression nationale, le géant du soda se retire rapidement mais pas Skip Novak, américain lui aussi, trois Whitbread dans les bottes, et nommé co-skipper pour épauler l’inexpérimenté Soviétique Alexeï Grischenko.

Baptème FazisiC'est devant une assistance clairsemée et avec un mousseux géorgien que Fazisi était baptisé le 1er juillet 1989 à Poti. Fazisi (écrit en bleu sur la coque) est le nom local de la rivière de Géorgie où les Argonautes trouvèrent la Toison d'Or...Photo @ Philippe Joubin

Mais l’entreprise va de mal en pis : manque flagrant de budget, bateau pas à la jauge (Novak ira négocier au prix de la ferraille le rachat de la quille du maxi Rothmans), équipage totalement incompétent, analyses météo soviétiques jamais envoyées… Et pourtant Fazisi étonne. Bruce Farr, l’architecte à la mode alors lâche : «S’ils arrivent à le jauger, il peut être le plus rapide.» Éric Tabarly lui-même se rend à bord, inspecte la machine sans mot dire, puis lâche à Murnikov : «Très simple, c’est bon.»

La première étape se déroule au mieux et Fazisi, à la surprise générale, se classe 6e. Et pourtant… le 9 octobre 1989, Alexeï Grischenko est retrouvé pendu à un arbre lors de l’escale de Punta del Este, usé par des années de travail insensé sur ce projet, dépassé par les conflits internes entre les différentes nationalités de son équipage, déstabilisé par la Perestroïka, lui qui naviguait pour l’URSS.

Départ Whitbread 1989Après une préparation écourtée, longue de moins de 500 milles, le maxi soviétique prenait le départ dans le Solent du tour du monde en équipage 1989-1990. Photo @ Philippe Joubin

Pour compléter son équipage, Novak, devenu seul maître à bord, embauche des mercenaires occidentaux dont Roland Jourdain. L’aventure se poursuivra jusqu’au bout et c’est depuis les océans du Sud que les Soviétiques du bord apprennent la chute du Mur de Berlin puis l’implosion du bloc de l’Est !
La Whitbread terminée honorablement, Fazisi effectue une longue et triomphale tournée le long des côtes des États-Unis de manière à trouver des fonds pour une nouvelle participation, mais en vain.

Skip NovakL'Américain Skip Novak et le Soviétique Alexeï Grischenko (au premier plan, de gauche à droite), les co-skippers, tout sourire avant le départ de la 1ère étape de la Whitbread. Et pourtant Grischenko se suicidera au terme de cette manche.Photo @ Gilles Martin-Raget

Ce magnifique voilier sera ensuite abandonné plusieurs fois outre-Atlantique, passant dans les mains de plusieurs propriétaires qui le rénovent puis le délaissent, pourrissant de-ci de-là avant une éventuelle refonte qui lui permet de retrouver un temps des couleurs. Jusqu’à la désaffection suivante…
Le 30 mai 2015, il est drossé à la côte non loin de New York lors d’une tempête puis une nouvelle fois remis en état par son actuel propriétaire, l’association polonaise de yachting d’Amérique du Nord.
Et il reprend sa vie de retraité doré entre Caraïbes et New York, naviguant au gré des croisières montées par le club.
Las, alors qu’il était au mouillage en Floride à l’automne dernier, il était une nouvelle fois jeté à la côte lors du passage de l’ouragan Irma. Et y sera abandonné…

FazisiAlors qu'il était au mouillage devant l'île Wisteria - surnommée Christmas Tree island - aux Florida Keys, Fazisi a dérapé de son mouillage lors du passage d'Irma en septembre dernier.Photo @ DR

Vlad Murnikov, installé aux États-Unis, et qui suit de près la destinée de la plus belle de ses créations, n’est guère optimiste. «Fazisi a dérapé de son mouillage et s’est retrouvé sur la plage. Il était incroyablement peu endommagé avec son gréement, sa quille et son safran intacts ! Et même s’il se trouvait qu’à 500 mètres de fonds suffisants pour le remettre à l’eau, ses propriétaires n’ont pas réuni l’argent nécessaire à son renflouement.»
Fazisi paie les querelles internes au sein du club et l’incapacité de ses membres à trouver une solution commune.

Fazisi bargeActuellement, les bateaux victimes des récents cyclones aux Etats-Unis sont évacués et si leurs propriétaires n'ont pas les moyens de les renflouer, ils sont transportés à la casse. Fazisi semble s'y diriger. Photo @ DR

Quatre mois durant, il est resté ainsi sur le flanc, couché sur le sable, peu à peu pillé de son matériel de valeur. Puis il a été hissé dernièrement sur une barge de la compagnie mandatée pour nettoyer les dégâts du cyclone dans les Florida Keys.
«Et cela signifie qu’il sera très vraisemblablement mis au rebut, estime l’architecte. Bien sûr les miracles arrivent et Fazisi en a déjà vécu plusieurs. Qui sait… Mais tout à une fin. C’est terriblement triste. Et la grande consolation que j’ai c’est que, même couché sur cette barge, ce bateau reste magnifique.»

Retrouvez dans cette vidéo aux images rares, les souvenirs émus de Roland Jourdain lorsqu'il parle de ce bateau :

N.B. : Depuis l'écriture de cet article, les choses semblent évoluer très vite. Un resortissant russe aurait racheté Fazisi. 

FazisiCette photo prise le 11 janvier en Floride montre Fazisi remis à l'eau attendant son nouveau propriétaire.Photo @ DR