Actualité à la Hune

VOLVO OCEAN RACE

En course à bord de Dongfeng !

Être convié comme invité à bord de Dongfeng, le bateau sino-français skippé par Charles Caudrelier, lors de la première course officielle de cette Volvo Ocean Race est un privilège rare. Donc autant en profiter. A voir la bagarre entre les sept monotypes durant cet In-Port à Alicante, on se serait cru dans une régate de Laser. Génial ! Le départ de la première étape de ce tour du monde, à destination de Lisbonne, a été donné dimanche dernier.
  • Publié le : 22/10/2017 - 19:02

Jack Bouttell et Carolijn BrouwerJack Bouttell, numéro un et Carolijn Brouwer, en charge de la performance, préparent la GV et son imposante corne.Photo @ D. Ravon
Dieu merci, je ne suis pas en train de signer dans un commando de Marines, mais à écouter le Britannique Andy Green, ancien champion de match racing et de la Coupe de l’America. Il est chargé de briefer les invités avant d’embarquer dans un style très adjudant-chef, c’est tout comme ou presque. Vidéo à l’appui, comme dans les avions avant le décollage, et dans un anglais puissant avec accent à couper au couteau, il explique comment enfiler la brassière de sauvetage que nous portons déjà… Puis insiste – à juste titre – de ne pas se tenir à la bastaque lors des manœuvres, et encore moins de glisser la main entre les brins pour s’accrocher.

Avec Thibaut Derville, l’un des boss de Norauto, régatier réputé et qui comme moi a la chance d’être à bord, on écoute sagement. Nous avons signé deux décharges stipulant que nous sommes en bonne santé, que la voile est un sport dangereux, et que les organisateurs déclinent toute responsabilité en cas d’accident…

Marie Riou

Dans ce qui fait office de cuisine, salon et chambre, Marie Riou prépare boissons et en-cas pour la manche.Photo @ D. Ravon
Parade obligatoire

Ce que l’on ne sait pas, c’est qu’il nous faut accompagner l’équipage lors de la parade sous un soleil de plomb, derrière la fanfare et devant des milliers d’Alicaninos (les habitants d’Alicante, ndlr) déchaînés. Le speaker présente chaque skipper comme s’il était Messi, Neymar ou Ronaldo. J’oubliais, nous sommes en Espagne ! Une fois à bord, tout devient enfin plus calme. Marie Riou remplit d’eau chacune des gourdes au nom des équipiers. Notamment en charge de l’avitaillement, la quadruple championne du monde de Nacra 17, qui n’a jamais passé plus de sept jours en mer, semble comme un poisson dans l’eau. Lors des JO de Rio, l’an dernier, et suite à la grave blessure au dos de Billy Besson, elle a été totalement laissée pour compte, comme si elle était transparente… sauf pour préparer le bateau et aider son barreur à tenir jusqu’au bout, avec une plus qu’honorable 6e place. D’une rare élégance, elle n’a jamais rien dit, et ne dit toujours rien. D’ailleurs, on n’en parle pas. Mais elle a bien mérité de changer d’air.

Ce qui fait office de carré sur Dongfeng a été astiqué et totalement vidé. Sur une cloison bâbord, il est juste noté au feutre blanc «Faster, Harder, Stronger !», soit «Plus vite, plus dur, plus fort !» Et vu la météo – un temps d’été –, même les cirés ont été débarqués. L’équipage se tartine d’écran total, passe les dernières écoutes, vérifie deux ou trois détails, avant de quitter le quai, pile à l’heure indiquée par le protocole. Dans l’avant-port, on double une légende de la course. Le ketch Flyer, vainqueur de la deuxième édition en 1977-1978, est comme neuf.

VO65Entre 3 et 12 nœuds de vent, au près ou au portant, les VO65 utilisent ce Code zéro de tête de mât, dont le point d’écoute revient au niveau des barres.Photo @ D. Ravon
Masthead Code zéro au près comme au portant

Le vent est au 95 pour 7 à 8 nœuds. La grand-voile North 3Di de 162 m2 est envoyée et hookée, puis six paires de bras hissent le Masthead Code zéro (en tête de mât) sur emmagasineur et amuré sur le bout-dehors. Cette gigantesque voile d’avant, dont le point d’écoute revient sur l’arrière quasiment au niveau de la bôme, mesure près de 300 m2. Particularité : jusqu’à 12 nœuds de vent, on l’utilise aussi bien au près qu’au portant. C’est la Néerlandaise Carolijn Brouwer – déjà deux Volvo à son actif, ancienne championne du monde de Laser, et surnommée «Madame 100 000 volts» –qui est en charge du réglage. Dans un anglais parfait, elle décompte de 3 à 0 aux wincheurs, histoire que la bavette s’écrase contre les chandeliers. Pas de chichis sur les VO65 ! On blinde à mort et on tend la chute. Daryl Wislang et Jérémie Beyou, qu’on ne présente plus, sont à la grand-voile. L’Australien vainqueur de la dernière Volvo est aussi un peu le «milieu de terrain» du bateau. Même si la mer est plate, il faut vriller en remontant le chariot au vent et en jouant avec l’hydraulique comme qui rigole. Pas un penon ne décroche ! C’est parti pour un petit aller-retour de speed-test au près et au portant. Au virement, on roule tout simplement le Code zéro, puis une fois Dongfeng passant le lit du vent, on déroule et on embraque à toute volée. C’est manifestement le secret pour bien relancer les 14 tonnes du VO65.

DépartDépart tribord amures en milieu de ligne ! Gare aux contacts…Photo @ D. Ravon
Départ plus que chaud

Après l’étape de ralliement entre Lisbonne et Alicante, écourtée faute de vent, puis le prologue, les résultats n’ont pas été à la hauteur des ambitions. Charles Caudrelier a beau être d’un calme déconcertant, on le sent un rien tendu. On le serait à moins ! Cette première régate compte cette fois pour les points et le bateau franco-chinois est très attendu. Pascal Bidégorry, le navigateur, a pointé la ligne de départ et les laylines sur sa tablette, et assure la tactique. À bord, ils sont plus de la moitié à pouvoir assurer ce poste. Et comme tout le monde a son mot à dire – avec pertinence et expérience –, le risque est d’avoir presque trop de tacticiens ! Charles et Pascal veulent la droite du plan d’eau et, dans l’idéal, partir en bâbord au comité. Les choses ne se passent pas exactement comme prévu, car la meute plonge aussi au bateau-comité. Seuls les Espagnols de Mapfre, pas malheureux mais très inspirés, partent bâbord dans du vent frais. Dongfeng, écrasé par ses adversaires, n’a d’autre choix que de partir tribord en milieu de ligne. Lancée à près de 9 nœuds, la flotte navigue collé-serré. Autant dire que c’est chaud bouillant.

BrunelComment écraser un concurrent sous le vent grâce à un meilleur VMG !Photo @ D. Ravon
Un poste d’observation rêvé

Le règlement de course interdit aux invités de toucher aux manœuvres et de donner des informations à l’équipage – comme si on allait se le permettre ! – et nous devons rester en arrière des barres, collés à la filière arrière ou contre l’imposant bloc contenant les antennes de communication et les deux radeaux de survie dans leur coque carbone. On peut s’asseoir au vent ou sous celui-ci, mais pas au rappel ! Comme poste d’observateur privilégié, il n’y a pas mieux… surtout lors des croisements, quand le bout-dehors de l’adversaire – véritable dard – passe si près du tableau. Côté performance, ce n’est pas très compliqué. Au près comme au portant, Dongfeng marche grosso modo un peu plus vite que la vitesse du vent, soit autour de dix nœuds.

Pascal BidégorryPascal Bidégorry, le navigateur de Dongfeng, tactique sans instruments ou presque et est assez impressionnant.Photo @ D. Ravon
Du grand «Bidé» !

À la première marque au vent, Dongfeng se retrouve en layline bâbord amures, avec juste dessous Brunel, avec à bord un certain Peter Burling, le dernier vainqueur de la Coupe de l’America. On se régale et on régate presque virtuellement. «Il va nous sortir, c’est sûr ! On va être mal» se dit-on avec Thibaut. Bidégorry et Caudrelier ne sont pas du même avis et ça tombe bien. En français dans le texte, le skipper lance : «On est en train de le gazer !» Et Dongfeng, impressionnant en VMG, passe littéralement sur le corps du bateau néerlandais. Le bord de portant nous ramenant vers le port est moins glorieux, et Dongfeng se fait doubler par trois bateaux. Les plus nerveux sont sans doute les invités ! Bidégorry a lâché sa tablette dès le départ, n’a même pas de compas de relèvement, mais tactique seulement avec son nez. Et il n’en manque pas ! «Accelarate», balance-t-il dans son anglais teinté de basque. Ça échange beaucoup à bord dans un franglais manifestement efficace. Marie Riou annonce les risées, les ados et refus. Le vent est assez shifty. Et quelle lecture du plan d’eau !

À la barre, Caudrelier va clairement très vite. Voir virer cet équipage est juste ahurissant. Quelle cohésion ! Le bateau rouge et blanc s’est totalement refait, et vire la dernière marque en deuxième position.

DongfengLes croisements au portant se jouent à pas grand-chose et imposent vigilance et anticipation à la barre.Photo @ D. Ravon
Une deuxième place au final

Le thermique est monté d’un cran et oscille entre 10 à 12 nœuds. Avec la bâche portée par ces plans Farr (462 m2), le bateau se vautre, mais n’en a cure. Désormais, même gîté à plus de 25 degrés, Dongfeng est à l’aise. Ces VO65 sont de vrais bourrins !

On imagine ce que va être durant neuf mois la vie à bord, penché ainsi en haute mer. Jérémie Beyou trouve que le bateau reste confortable et silencieux par rapport à un 60 pieds IMOCA. Si c’est le 3e du dernier Vendée Globe qui le dit…

Charles CaudrelierBear-away à la bouée au vent. Pour mieux enrouler la marque, Charles Caudrelier barre sous le vent. L’abattée est assez sauvage, même dans une dizaine de nœuds de vent.Photo @ D. Ravon
Mapfre a beau grossir à vue d’œil, les Espagnols ne sont pas rejoints. Deuxième, l’équipage se congratule et s’embrasse chaleureusement. Clairement, il y a de la confiance retrouvée et de la complicité dans cette équipe-là. Bertrand Pacé, le coach, saute de son semi-rigide et embarque pour analyser la journée. Évidemment, lui aussi avait vu qu’il fallait partir à droite en bâbord… Charles Caudrelier la joue modeste : «On aurait pu tuer le départ en partant au comité. Il y a une telle dynamique à bord que tout le monde veut aider… et parfois ça parle un peu trop. Pour le reste, on va vite et on manœuvre bien.» Retour au port. Femmes et enfants sont sur le ponton. Pour eux aussi, la Volvo Ocean Race a cette fois vraiment démarré.

DongfengDernier près. Les Espagnols de Mapfre contrôlent et s’affirment comme les plus dangereux adversaires de Dongfeng pour cette Volvo.Photo @ D. Ravon